Dimanche 13 septembre 2009
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Friedrich Nietzsche (1844-1900) est connu, entre autres, pour avoir déboulonné certains fondements de la morale et montré que celle-ci n’était que le langage figuré
des passions (et, en l’occurrence, pas des plus belles !).
Dans un texte antérieur à sa Généalogie de la morale (1887), Le Gai savoir, il aborde la question de
l’amour sur un ton typique de son style décapant et nous offre un beau sujet de réflexion sur le désir et ses dérives. Je vous laisse le (re)découvrir…
« Tout ce que l'on appelle
amour. – Avidité et amour : quels sentiments différents nous saisissent à chacun de ces mots ! – et
pourtant il se pourrait bien que cela fût le même instinct, dénommé deux fois ; d'une part, il est dénigré du point de vue de ceux qui possèdent déjà, chez qui l'instinct de possession s'est déjà
un peu calmé et qui craignent maintenant pour leurs « biens » ; d'autre part il est glorifié du point de vue des insatisfaits et des avides (lui le trouvent bon. Notre amour du prochain –
n'est-il pas un désir impérieux de nouvelle propriété ? Et n'en est-il pas de même de notre amour de la science, de la vérité, et, en général, de tout désir de nouveauté ? Nous nous fatiguons peu
à peu de ce qui est vieux, de ce que nous possédons avec certitude, et nous nous mettons à étendre de nouveau les mains; même le plus beau paysage où nous vivons depuis trois mois n'est plus
certain de notre amour, et c'est un rivage lointain qui excite notre avidité. L'objet de la possession s'amoindrit généralement par le fait qu'il est possédé. Le plaisir que nous prenons à
nous-mêmes veut se maintenir en transformant en nous-mêmes quelque chose de toujours nouveau, – c'est là ce que l'on appelle posséder. Se lasser d'une possession, c'est se lasser de nous-mêmes.
(On peut aussi souffrir d'une trop grande richesse, – le désir de rejeter, de distribuer peut aussi s'attribuer le nom d' « amour »). Lorsque nous voyons souffrir quelqu'un, nous saisissons
volontiers l'occasion qui nous est offerte, pour nous emparer de lui ; c'est ce qui crée par exemple l'homme charitable et apitoyé ; lui aussi appelle « amour » le désir de possession nouvelle
éveillé en lui, et il y prend son plaisir, comme devant une nouvelle conquête qui lui fait signe. Mais c'est l'amour des sexes qui se révèle de la façon la plus claire comme désir de propriété :
celui qui aime veut posséder, à lui tout seul, la personne qu'il désire, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé uniquement et habiter l'autre âme, y
dominer comme ce qu'il y a de plus élevé et de plus admirable. Si l'on considère que cela ne signifie pas autre chose que d'exclure le monde entier d'un bien précieux, d'un bonheur et d'une
jouissance : que celui qui aime vise à l'appauvrissement et à la privation de tous les autres compétiteurs, qu'il vise à devenir le dragon de son trésor, comme le plus indiscret et le plus
égoïste de tous les conquérants et exploiteurs ; si l'on considère enfin que, pour celui qui aime, tout le reste du monde semble indifférent, pâle, sans valeur et qu'il est prêt à apporter tous
les sacrifices, à troubler toute espèce d'ordre, à mettre à l'arrière-plan tous les intérêts : on s'étonnera que cette sauvage avidité, cette injustice de l'amour sexuel ait été glorifiée et
divinisée à un tel point et à toutes les époques, oui, que, de cet amour, on ait fait ressortir l'idée d'amour, en opposition à l'égoïsme, tandis qu'il est peut-être précisément l'expression la
plus naturelle de l'égoïsme. Ici ce furent apparemment ceux qui ne possédaient pas et qui désiraient posséder qui ont établi l'usage courant dans la langue – il y en eut probablement toujours de
trop. Ceux qui, sur ce domaine, ont été favorisés par beaucoup de possession et de satiété, ont bien laissé échapper, de temps en temps, une invective contre le « démon furieux », comme disait
cet Athénien, le plus aimable et le plus aimé de tous, Sophocle : mais Eros se mettait toujours à rire de pareils calomniateurs, – justement ses plus grands favoris. Il y a bien çà et là, sur la
terre, une espèce de continuation de l'amour où ce désir avide que deux personnes ont l'une pour l'autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle avidité, à une soif commune, supérieure,
d'un idéal placé au-dessus d'elles : mais qui connaît cet amour ? Qui est-ce qui l'a vécu ? Son véritable nom est amitié. »
Friedrich Nieztsche. Le Gai
savoir, Livre premier, Traduction de Henri Albert.
Source : http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Gai_Savoir_-_Livre_premier_-_%C2%A7_14
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