Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /Sep /2009 10:05

Génie


      Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été lui qui a purifié les boissons et les aliments lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
   Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie...
   Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa Promesse, sonne : "Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré !"
   Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
   Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
   Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers !
   Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
   Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
   Son jour ! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
   Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
   Ô Lui et nous ! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
   Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !
   Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles son corps, son jour.
Par Theodoros - Publié dans : SOURCES
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Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /Sep /2009 11:26
Dans un brillant petit essai de 1923, intitulé Ich und Du (Je et Tu), le philosophe allemande Martin Buber définit deux formes fondamentales de notre conscience : le rapport aux choses et le rapport à autrui.

Sa théorie est remarquable car elle implique d’emblée le langage, à partir des pronoms personnels – « Je et Tu » – et du pronom neutre ou impersonnel, « Cela ».

    "Le monde est double pour l’homme, car l’attitude de l’homme est double en vertu de la dualité des mots fondamentaux, des mots-principes qu’il est apte à prononcer.
    Les bases du langage ne sont pas des mots isolés, ce sont des couples de mots.
    L’une de ces bases du langage ; c’est le couple Je-Tu.
    L’autre est le couple Je-Cela, dans lequel on peut aussi remplacer Cela par Il ou Elle sans que le sens en soit modifié.
    Donc le Je de l’homme est double, lui aussi.
    Car le Je du couple verbal Je-Tu est autre que celui du couple verbal Je-Cela."

Comme le signale M. Buber, « le Je de l’homme est double », c’est-à-dire qu’il est différent selon que la personne a un rapport instrumental, de possession et de domination avec l’être (axe Je-Cela) ou de relation, de contemplation, de don et d’amour (axe Je-Tu). Toutefois la distinction de ces deux formes d’attitude n’est pas toujours aussi franche : bien souvent nos rapports avec le monde mêlent le Cela et le Tu et inversement.
    Mais il importe de savoir que lors des premiers balbutiements de notre conscience, lors de nos premiers pas dans l’apprentissage du langage, le couple Je-Tu est présent et primordial.

   " Il n’est pas vrai que l’enfant commence par percevoir l’objet avec lequel il se met en relation ; au contraire, c’est l’instinct de relation qui est primitif, c’est lui qui se creuse et se gonfle d’avance comme la main où vient se blottir le partenaire ; ensuite seulement s’établit la relation avec ce partenaire, sous une forme préliminaire et non encore verbale du Tu : mais la transformation en un objet est un résultat tardif , né de la dissociation des expériences primitives, de la séparation d’avec le partenaire – phénomène comparable à la naissance du Je. Au commencement est la Relation qui est une catégorie de l’être, une disposition d’accueil, un contenant, un moule psychique ; c’est l’a priori de la relation, le Tu inné.
    Les relations réelles sont des incarnations du Tu inné dans le Tu rencontré ; ce Tu est conçu comme le partenaire unique, celui que l’on accueille exclusivement, auquel on peut enfin adresser le mot fondamental, tout cela étant fondé dans l’a priori de la relation. "

Je cite un peu longuement Buber car ce passage de son livre me paraît décisif : la présence d’autrui nous est ici révélée comme une « donnée immédiate » de notre conscience, tellement immédiate qu’on en oublie souvent l’existence, comme on oublie la présence de l’oxygène qui nous permet de respirer ou de la lumière qui nous rend visible le monde alentour.

On a vu que M. Buber emploie l’expression « Tu inné » pour désigner cette donnée immédiate. Ailleurs dans son essai, il emploie aussi l’expression de « Toi éternel » et développe d’ailleurs amplement cette notion. À mon avis, il ne faut attacher trop d’importance à ces formules. L’innéisme et l’éternité dont il est question n’est sans doute rien d’autre qu’une structure fondamentale – une « forme a priori » dirait Kant – de notre capacité d’entrer en relation avec autrui et de penser.
Mais ce « rien » est énorme car il est précisément la clef qui libère notre esprit solitaire et enfermé en lui-même.

Qui ne connaît la fameuse formule du cogito de Descartes ? Elle mériterait désormais d’être amendée en ce sens : « Tu es donc Je suis ».




Par Theodoros - Publié dans : NOTES DE LECTURE
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